Axel Kahn, décédé le 6 juillet dernier des suites d’un cancer, était une personnalité très connue, très médiatique. Vous lui succédez à la présidence de la Ligue, or, vous êtes moins connu. Professeur Daniel Nizri, qui êtes-vous ?

Daniel Nizri : En effet, Axel Kahn était très connu et très apprécié. J’ai eu la chance de travailler à ses côtés notamment en tant que vice-président de la Ligue. Jamais je ne pourrai l’égaler tant ses multiples talents lui permettaient d’être tout aussi pédagogue, moraliste, humaniste que séducteur. Je ne vais donc pas me comparer à lui. Nul ne le pourrait, d’ailleurs.

En quelques mots, je vous dirai que je suis médecin mais aussi quelqu’un de directement concerné par la maladie. Je vous dirai que j’ai travaillé aux côtés de plusieurs personnalités politiques, ministres et autres à l’élaboration des Plans cancer sous les présidences de Jacques Chirac, Nicolas Sarkozy, François Hollande et à la stratégie décennale de lutte contre le cancer sous la présidence d’Emmanuel Macron. Je vous dirai, enfin… je vous dirai surtout que je suis et reste le président bénévole du Comité de Seine-Saint-Denis de la Ligue depuis cinq ans. Avec cette mission, j’ai pu et peux encore allier les stratégies théoriques et scientifiques de lutte contre le cancer à celles liées aux épreuves du terrain, « de la vraie vie ».

Qu’entendez-vous par « le terrain » ?

D. N. : C’est simple. Il s’agit de ce que vivent les personnes au quotidien lorsqu’elles sont frappées par la maladie, lorsqu’un de leurs proches l’est, lorsqu’elles doivent être protégées des risques de cancer, lorsqu’elles sont invitées à se faire dépister ou vacciner, lorsqu’elles doivent avoir accès aux savoirs, aux connaissances, aux informations qui sont aussi des armes contre le cancer.

Le terrain, c’est le réel. C’est aller à l’hôpital, subir une chimiothérapie, en ressortir fatigué, parfois déboussolé, parfois seul et isolé. C’est apprendre que l’on est licencié parce que trop absent. C’est se demander si l’on aura droit aux meilleurs traitements. C’est aussi ne pas comprendre la lettre d’invitation à se faire dépister ou c’est acheter une nourriture industrielle très transformée parce que moins chère et plus pratique que quelques légumes, parfois difficiles à trouver.

Je finirai par un autre exemple : le terrain, on l’oublie trop souvent, c’est aussi un jeune chercheur qui mérite un soutien dans la durée de la part de la Ligue ; il sera peut-être à l’origine, avec son équipe, d’une avancée majeure pour mieux combattre tel ou tel cancer ou tel ou tel effet secondaire ou telle ou telle douleur jusqu’alors insurmontable.

« Mon expérience, dans sa globalité, m’a montré que la lutte contre le cancer pouvait être l’une des luttes les plus politiques en matière de santé, pouvant en structurer bien d’autres et servir de matrice à des luttes plus larges. »

Ce que vous avez appris du terrain en tant que président du Comité 93 de la Ligue va-t-il vous servir maintenant que vous présidez bénévolement la Ligue nationale ?

D. N. : Évidemment. Intensément. Et c’est aussi l’une des raisons pour lesquelles je reste en même temps président de ce Comité. Je souhaite rester en prise avec toutes les réalités de la lutte contre le cancer dans toutes ses composantes. Et cette expérience va aussi me servir à mobiliser davantage encore la Ligue pour garantir à chacune et à chacun, sans aucune discrimination, quel que soit le territoire où l’on habite, les meilleurs moyens de lutte contre le cancer, qu’ils soient curatifs, préventifs, sociaux, économiques.

En somme, votre présidence sera une présidence militante ?

D. N. : Militante au sens noble ! Cela veut dire que les actions de la Ligue doivent changer la vie des publics auxquels elles s’adressent et la changer en mieux ! Et à partir d’une action bienfaitrice qui peut, parfois, ne concerner qu’une personne, une personne à protéger, à sauver, on se doit d’en tirer des enseignements et pourquoi pas, d’en faire l’exemple qui servira à la communauté dans son ensemble.

Mon expérience, dans sa globalité, m’a montré que la lutte contre le cancer pouvait être l’une des luttes les plus politiques en matière de santé, pouvant en structurer bien d’autres et servir de matrice à des luttes plus larges : pour une alimentation plus saine, un environnement plus propre, une influence des lobbys industriels plus maîtrisée… et la liste pourrait être longue.

Bref, vous ne manquez pas d’ambition ?

D. N. : Comment le pourrais-je lorsque je vois combien le cancer tue, fragilise, appauvrit, fracture. Et combien la Ligue et ses Ligueurs sont motivés, déterminés, solidaires. Et l’ambition, en cette période d’incertitude sanitaire, économique et politique, elle doit se renforcer et cela n’est possible qu’en s’appuyant sur des forces vives rassemblées qui font un travail collectif.

L’addition des ambitions – vertueuses et généreuses – de tous les Ligueurs, de tous les donateurs, des testataires, des partenaires, de tous les ambassadeurs et collaborateurs et autres acteurs qui œuvrent avec la Ligue à lutter contre le cancer me rend optimiste, d’autant que j’ai l’impression que ces ambitions individuelles et collectives ont été renforcées par la crise de la Covid-19.

Dans l’adversité, nous sommes plus forts ensemble et, en qualité de président de la Ligue nationale contre le cancer, j’appelle toutes celles et tous ceux qui le souhaitent et le peuvent à rejoindre les combats que la Ligue mène. Chacun y trouvera sa place, croyez-moi.

 

Cette interview est extraite du magazine Vivre 391 de la Ligue contre le cancer.
À feuilleter en ligne sur son site dédié www.vivre-cancer.fr/